Bilinguisme insuffisant dans les services de santé manitobains

Mise à jour le lundi 16 juin 2014 à 6 h 04 HAC

Reportage diffusé au Téléjournal Manitoba

http://ici.radio-canada.ca/regions/manitoba/2014/06/16/001-bilinguisme-services-sante-manitoba.shtml

Jessika Kabayiza, une Québécoise mère de trois enfants, a rencontré des défis en arrivant au Manitoba, car elle ne parlait pas anglais.  Photo :  Radio-Canada

Près de vingt-cinq ans après l’adoption de la Politique sur les services en français au Manitoba, il n’est pas toujours facile de se faire servir dans les deux langues officielles, dans les établissements de santé de la province.

Annie Bédard, directrice générale de Santé en français. Photo :  ICI Radio-Canada

L’organisme Santé en français, qui veille depuis 10 ans au développement des services de santé en français dans la province, considère qu’il y a eu du progrès, mais reconnaît qu’il y a encore des obstacles à surmonter.

« Si on n’a pas des services dans notre langue, on peut mal interpréter les diagnostics qui nous sont donnés, et on sait déjà que c’est complexe, parfois, les diagnostics qu’on nous donne », dit la directrice générale de Santé en français, Annie Bédard.

« C’est sûr que pour tous les services en français au Manitoba, c’est un défi. Alors la santé, [les] services sociaux, n’est pas une exception à la règle. » — Annie Bédard, directrice générale, Santé en français

Le Manitoba a adopté en 1989 une Politique sur les services en français du Manitoba, révisée en 1999, qui stipule que le gouvernement doit offrir ses services dans les deux langues officielles, dans la mesure du possible, dans les régions désignées bilingues et les quartiers de Saint-Boniface, Saint-Vital et Saint-Norbert de Winnipeg. Les services de santé font partie de ces services couverts par cette politique. 

En bleu, les régions désignées bilingues au Manitoba.  Photo :  Lianne Sabourin/ICI Radio-Canada

Compliqué d’être servis en français

Selon une enquête de Statistique Canada en 2006, 40 % des francophones du Manitoba estiment qu’il est difficile ou même impossible d’obtenir des services de santé en français.

Jessika Kabayiza, une Québécoise qui s’est établie au Manitoba en 2006, a donné naissance à son premier enfant peu de temps après son arrivée.

« J’ai accouché au Women’s Hospital, donc il n’y avait personne qui parlait en français. C’était strictement en anglais », explique Jessika Kabayiza, qui se débrouillait alors difficilement en anglais.

« Quand je suis arrivée au Manitoba, je ne parlais pas du tout anglais. Je savais dire “I don’t speak english, hot dog and toaster”. » — Jessika Kabayiza

Sans moyen de communiquer avec le personnel médical, elle a embauché une « doula », une accompagnante de naissance, bilingue, qui l’a soutenue durant l’accouchement.

« C’était vraiment bien d’avoir une professionnelle avec moi qui pouvait parler français », souligne Mme Kabayiza.

Pas de service, même à Saint-Boniface

Son deuxième enfant est né à l’Hôpital de Saint-Boniface, un établissement désigné bilingue.

« Malgré le fait que j’ai accouché à l’Hôpital de Saint-Boniface, quand j’ai accouché, il n’y avait pas d’infirmière qui parlait français », déplore Jessika Kabayiza.

« De nous faire demander, est-ce que vous aimeriez un service en français ou un service en anglais, c’est pas mal la base d’un pays bilingue. » — Jessika Kabayiza, mère de trois enfants

La Franco-Manitobaine Sophie Bruce, mère de trois enfants, a connu une expérience semblable.

« J’étais à Saint-Boniface, il y avait peut-être des services disponibles, mais ce n’était certainement pas quelque chose qui était connu », explique Sophie Bruce.

L’affichage dans les établissements de santé désignés bilingues du Manitoba est parfois trompeur, puisque les services en français ne sont pas toujours disponibles, révèle une étude menée par l’Université de St-Boniface en 2011.

« On peut dire qu’il y a un service en français et en anglais sur une affiche, mais les gens arrivent, puis ils n’ont pas le service. Nous, on dit […] si vous n’avez pas le service, serrez [rangez] l’affiche », affirme Daniel Boucher, pdg de la Société franco-manitobaine.

Problème de formation

La pénurie de personnel bilingue est notamment due au manque de formation en français au Manitoba.

Dana Mohr, directrice des services en langue française, Office régional de la santé de Winnipeg  Photo :  ICI Radio-Canada

La seule université francophone à Winnipeg, l’Université de Saint-Boniface, offre un programme de sciences infirmières, mais pas de médecine.

Les francophones qui font leurs études de médecine en anglais ne se sentent pas toujours à l’aise de pratiquer dans leur langue maternelle, selon la directrice des services en langue française à l’Office régional de la santé de Winnipeg, Dana Mohr.

« Ils [les médecins formés en anglais] ont peur de communiquer en français, parce qu’ils n’ont pas le vocabulaire technique en français, ils ont peur de faire des fautes. » — Dana Mohr, Office régional de la santé de Winnipeg

Pour pallier le problème, plusieurs universités francophones à l’extérieur du Québec, dont celle de Saint-Boniface, ont formé un partenariat : le Consortium national de formation en santé (CNFS).

« Il y a des médecins qui vont être formés avec le CNFS à Ottawa, etc. Donc on forme plus de médecins, on forme plus d’infirmières, on forme plus de travailleurs sociaux, ce qu’on n’avait pas avant. » — Annie Bédard, directrice générale, Santé en français

« Je pense qu’avoir plus de formation au niveau universitaire, au niveau des spécialités, en français ça va aider beaucoup, parce que ça va donner confiance [aux spécialistes de la santé] », fait valoir Dana Mohr.

Une situation connue

En 2011, un Centre de naissance désigné bilingue a ouvert ses portes à Saint-Vital , mais le service en français n’est pas garanti en tout temps.

L’Office régional de la santé de Winnipeg reconnaît la situation.

L’Hôpital Saint-Boniface est un des établissements désignés bilingues.  Photo :  ICI Radio-Canada

« À l’Hôpital de Saint-Boniface, tous les employés ne sont pas bilingues, alors on ne peut pas toujours garantir un service direct en français, mais on peut toujours offrir un service en français par un interprète », explique Dana Mohr, directrice des services en langue française à l’Office régional de la santé de Winnipeg.

La directrice de Santé en français soulève que les francophones hésitent parfois à demander d’être servis dans leur langue maternelle.« Si l’attente est plus longue pour un patient qui se fait servir en français, ou si la qualité ne sera peut-être pas aussi bonne, les gens ont moins tendance à le demander », explique Annie Bédard. 

« Si on les demande [les services en français] et on se fait dire souvent non, eh bien le réflexe qu’on a, c’est qu’on ne les demande pas. » — Annie Bédard

Pour une loi sur les services en français

L’organisme Santé en français et la Société franco-manitobaine croient que le gouvernement doit maintenant aller au-delà de sa Politique sur les services en français et adopter une loi en bonne et due forme.

« Je pense que la politique n’est pas suffisante. Je crois qu’une loi sur les services en langue française aiderait beaucoup, parce qu’une loi a beaucoup plus de mordant et nous permettrait d’aller beaucoup plus loin », explique Annie Bédard, directrice générale de Santé en français.

« On vise une loi. Éventuellement, ce serait la préférence, mais pour l’instant, je pense qu’on fait du progrès au niveau de la Politique », souligne le pdg de la Société franco-manitobaine, Daniel Boucher.

Le premier ministre du Manitoba Greg Selinger a déjà rejeté l’idée d’élaborer une loi sur les services en français.

Notre dossier de 2012:  Services en français : où en sommes-nous?

Deux mères entrepreneures

Pour pallier l’incertitude de recevoir des soins de santé en français dans des établissements désignés bilingues, Jessika Kabayiza et Sophie Bruce ont mis sur pied « Bonjour Bébé », une entreprise de services bilingues pour les futures mères et de services d’accompagnement à la naissance.

« Je n’avais pas assez de services pour ce que je voulais. Le fait d’avoir une si belle expérience de naissance avec ma “doula”, j’ai choisi de devenir “doula” moi-même », affirme Jessika.

« Je pense que c’est important d’avoir le choix. Il y a de plus en plus de services en français, mais ça ne veut pas dire qu’on doit s’arrêter. » — Sophie Bruce

Jessika et Sophie espèrent qu’un jour, les futures mères pourront accoucher dans la langue de leur choix.